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Jeuner pour LUI

Jeuner Il était entre deux femmes. Il allait devoir faire un choix : je nous imaginais toutes les deux dans une vitrine, avec des étiquettes, et bien sûr je nous ai comparées. La première observation était évidente : LUI venait de passer d’un extrême à l’autre : d’une femme en vrai surpoids (j’avais pris tant de kilos toutes ces années) à une femme d’une très grande maigreur, voire anorexique.

Bizarrement, les deux extrêmes se regroupaient sur quelques points communs : nos deux excès étaient tous deux une certaine forme de maltraitance du corps, et nous manquions toutes les deux d’élégance vestimentaire, d’attention à notre apparence.

Une fois, je lui ai demandé : « tu la trouves belle ? ». Il m’a répondu qu’il ne s’était jamais posé la question.

Dès le jour de l’annonce, un samedi matin je crois, j’ai arrêté de me nourrir. Ce n’était pas un régime, c’était un jeûne, une maltraitance nouvelle.. Des légumes à la vapeur au restaurant, des cannettes de protéine liquide en remplacement des repas. Et des séances d’exercices sur des appareils d’entraînement cardiovasculaire.

C’était une protestation, c’était comme une grève de la faim pour dire mon opposition à ce qui se passait, pour lui demander d’arrêter de l’aimer ELLE, pour lui demander de m’aimer MOI.

C’était une preuve matérielle pour le convaincre que je tenais à LUI, que j’étais prête à souffrir pour lui et pour nous sauver. Je pouvais le faire. Alors qu’il m’avait reproché de me focaliser trop sur mon travail, et bien j’allais mettre tout mon focus exclusif sur LUI.

C’était pour le séduire, puisqu’il aimait une femme trop maigre, pour lui rappeler le passé, quand nous nous sommes connus, que j’étais plus mince et qu’il m’a aimée, comme si nous pouvions revenir à ce moment là.

C’était pour attiser sa jalousie, lui faire peur, le menacer : car j’allais être de nouveau belle et moi aussi je pourrais plaire à un autre homme.

C’était radical, extrême, violent : il me fallait un but pour canaliser cette énergie formidable dont je me sentais déborder et qui me faisait le harceler, l’énergie de la colère, l’adrénaline générée pour m’en sortir, trouver une résolution à la situation : le reconquérir ou trouver un autre homme.

C’était pour l’impressionner : lui qui me mettait au paillasson comme une nulle, j’allais lui montrer que je n’étais pas n’importe qui. J’allais faire un exploit, j’allais être la meilleure élève. J’allais forcer son admiration par ma volonté implacable, pour nous sauver, pour le garder, pour qu’il m’aime de nouveau.

A force de tyrannie et de restriction, j’ai perdu vingt kilos en trois mois, presque quatre tailles de vêtements. Je retrouvais le poids de mes 26 ans, celui d’avant mon premier enfant.

Je croyais a cette époque que je pouvais me battre et gagner, et pourtant je sentais bien que nous étions rentrés dans quelque chose d’inéluctable.

Avec le recul, je me dis que mes efforts de l’époque ont eu finalement pour effet principal, en ce qui nous concernait-nous, d’introduire une difficulté et une complexité supplémentaires. 

Car il a commencé à réagir, à me regarder, à suivre de loin l’évolution de mon corps. Je vais le chercher à la gare : il me regarde et me glisse qu’il me trouve jolie. Ce sont des moments de petites victoires, des petites éclipses entre deux moments où il ne pense encore qu’à s’échapper et être ailleurs.

Dans une dispute, il s’écrie : « Tu n’as jamais fait l’effort de maigrir pour moi, et maintenant que je te dis que je te quitte, tu perds 10 kilos en un mois. Mais.. Il ne m’a jamais dit qu’il me quittait, et voilà même maintenant qu’il s’en défend.

Et puis nous recommençons à faire l’amour, après six mois où il me tournait le dos en se couchant. C’est vrai que j’en ai envie, je l’attire vers moi, je l’appelle, je le désire de nouveau. Il n’est plus pour moi la présence évidente et routinière, il est devenu un homme séducteur et aventureux que je veux séduire et conquérir. Lui se laisse faire : est-ce parce qu’il n’ose pas me rejeter ? Ou parce qu’il est troublé par mon nouveau corps ? De mon côté, je commence à aimer mon corps de nouveau, et ma pudeur me laisse faire ce que souvent je lui refusais auparavant. 

Ces moments sont des petites victoires pour moi, comme si j’étais arrivée à lui arracher une partie de sa substance, comme si ce que je prends là on ne pourra plus jamais me l’enlever, comme quand on sait qu’on va mourir et qu’on essaye de profiter des quelques miettes restantes de vie.

Mais la réalité revient quand je le vois souffrir après : il pense à elle ? Il a l’impression de la tromper ? C’est comme s’il voulait préciser : « OK, on fait l’amour, mais je suis engagé avec une autre, et ne crois pas que c’est fini avec elle.

Plusieurs fois il dira que ce n’est pas parce que j’avais grossi qu’il m’a quittée. Et pourtant.. Une fois, je lui lis une phrase du livre zen qui dit : ‘on ne peut pas tout contrôler » : je me sens plus mûre, je commence à envisager le fait qu’il va partir, et voilà qu’il me dit : « mais non tu vois, tu as réussi à changer le cours des choses, en maigrissant.. » !!!

Cet ami commente le désarroi de LUI : « On prend la décision de quitter quelqu’un, et puis voilà que cette personne perd 20 kilos, alors tout à coup les paramètres changent, et çà met tout le plan initial en l’air, c’est très perturbant.

Perturbant pour LUI c’est vrai, mais au fonds, cela ne change rien à notre histoire, cela ne fait que rendre le départ plus compliqué.

Et MOI dans tout çà ? Et bien parfois je croise une glace et je me dis : « ah oui, c’est vrai, cette personne c’est moi maintenant, j’avais oublié, c’est à çà que je ressemble ».  Je suis une étrangère.

Mais tout le monde me regarde, avec un regard frais, étonné... Cela me fait tellement de bien. Le regard de LUI, celui qui me dit que je suis nulle, est remplacé par pleins de regards bienveillants des autres personnes autour de MOI. Un collègue de travail me dit : « Il y a quelque chose de changé…C’est quoi ? » Un autre : « On dirait que tu as vraiment rajeuni ».

Je flotte dans mes vêtements. Je vais chez le tailleur rue d’Artois pour les faire retoucher. Celui-ci,un émigré grec qui me raconte aussi ses déceptions amoureuses, renonce à réajuster une bonne moitié de ce que je lui apporte: je mets cela dans un grand sac et le dépose au secours catholique. Sur le reste, il fait ce qu’il peut, mais j’ai toujours l’air d’être dans un sac. Je ne sais où trouver de nouveaux vêtements, et m’accroche aux sources où je m’habillais avant : le catalogue de la Redoute où l’on trouve toutes les tailles, le magasin Marina Rinaldi pour femmes rondes où je peux encore leur première taille.

Et quand nous annonçons la séparation aux enfants, et que LUI, comme nous en avions convenu auparavant, donne comme raison de son départ « j’aime moins Maman », mon fils de dix ans qui pleure énervé se met à crier : « comment peux-tu dire çà, après tous les efforts que Maman a fait pour maigrir » !


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Voici les sites qui parlent de Jeuner pour LUI:

Commentaires

Je reste absourdie après avoir lu tout ça même si je me reconnais dans certains excès. Non, décidement je ne trouve pas de mots à ceci si ce n'est que j'ai été une fois l'autre; celle qu'on retrouve car la première a grossi. Effarant! Cette confession a tué notre histoire.

l'autre lme demandait tous les jours: je voudrais que tu changes...
-mais tu voudrais que je chqnges comment?
-que tu changes en resant pareil que mainteant..-mais si je cchange en restant pareil, je ne change pas?
-si je voudrais que tu changes....
et je n'ai pas change.
et il ne m'a plus aimé.
et il est parti.

Bonjour,
Je suis très touchée par ce texte. Vraiment. Ce n'est pas mon histoire, mais ça pourrait l'être un jour, je ne sais pas. Bonne route à toi, avec ou sans tes kilos.

je suis moi aussi très touchée par vos textes, les émotions sont palpables...
merci

je viens de relire encore votre texte.est ce parce qu il raconte MON histoire? parce que 12 ans apres nous nous dechirons toujours ?
je suis bouleversee
il y a chez vous tant de calme, de douceur, qui n est pas resignation, mais acceptation...
pas de colere.
isis

Très émouvant ton texte...
Pas evident d'ecrire tout ca...je sais ce qu'on ressent suite a une rupture...et je sais que c'est tres dur d'ecrire tout ca

J'ai la gorge nouée en lisant ce texte.

votre histoire m'a fort émue. Mon mari est parti non à cause du poids, mais à cause de mon handicap que je ne peux malheureusement pas changer.

effarant... c'est mon histoire que je lis... je suis en plein dedans... que me reserve donc la suite ? ...

j'épluche les pages de ce blog et des autres et je m'affole... n'y a t il donc aucune chance de construire quelque chose de complètement nouveau et différent mais beau...?

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